VALÈRE MAXIME

ACTIONS ET PAROLES MÉMORABLES

~  Livre III  ~

( Vers 30 apr. J.-C. )

 


 
P. Constant, Valère Maxime, Actions et paroles mémorables, Paris, 1935 ).
 

 
CHAPITRES :  1  2  3  4  5  6  7  8
 

CHAPITRE PREMIER.

Du caractère.

EXEMPLES ROMAINS.

 
Je vais maintenant prendre la vertu comme à son berceau et dans sa forme première et, considérant une âme destinée à s'élever avec le temps au comble de la gloire. J'en rapporterai des traits qui donnent par avance des indications précises sur son caractère.

1. – Aemilius Lépidus, encore enfant, prit part à une bataille, y tua un ennemi et sauva un citoyen. Cette action si mémorable est rappelée dans le Capitole par une statue qui porte la bulle de l'enfance et la prétexte sans ceinture. Elle y fut érigée par ordre du sénat qui aurait regardé comme une injustice d'estimer trop jeune pour une distinction honorifique celui qui avait eu assez de maturité pour un acte de courage. Lépidus devança donc la vigueur de l'âge par la précocité de sa bravoure et il accomplit un double exploit dans une bataille où le nombre de ses années lui permettait à peine d'assister en spectateur. En effet, l'aspect des armes menaçantes, les épées nues, le vol des traits dans tous les sens, le fracas d'une charge de cavalerie, l'élan et le choc de deux armées jettent quelque frayeur dans l'âme même des soldats. C'est au milieu de ces objets de terreur que dans la gens Aemilia, on savait dès l'enfance mériter une couronne civique et enlever des dépouilles. (An de R. 574.)

2. – Cette vaillance ne fit pas défaut non plus à l'enfance de M. Caton. Il était élevé dans la maison de M. Drusus, son oncle maternel. Celui-ci étant tribun du peuple, des Latins étaient venus le trouver pour obtenir le droit de cité. Q. Poppédius, le chef des délégués latins et l'hôte de Drusus, pria l'enfant d'appuyer auprès de son oncle la demande des alliés. Caton répondit d'un air énergique qu'il n'en ferait rien et, malgré des sollicitations répétées, il demeura inébranlable. Alors Poppédius, le prenant dans ses bras, le porta au plus haut étage de la maison et le menaça de le précipiter, s'il ne cédait à ses prières ; mais cela même ne put ébranler l'enfant. Une telle constance arracha à Poppédius cette exclamation : "Félicitons-nous, alliés latins, qu'il soit encore si jeune ; s'il était sénateur, il nous faudrait renoncer même à l'espoir du droit de cité" Ainsi, dès l'enfance, l'esprit de Caton avait déjà la gravité de tout le sénat et son obstination fit obstacle à l'ambition qu'avaient les Latins d'obtenir le droit de cité romaine. (An de R. 662.)

Une autre fois Caton, encore vêtu de la robe prétexte, étant venu saluer Sylla chez lui, vit des têtes de proscrits qu'on avait apportées dans le vestibule. Profondément ému par cet horrible spectacle, il demanda à son précepteur, nommé Sarpédon, comment il ne se trouvait personne pour tuer un tyran si cruel. Sarpédon lui répondit que ce n'était pas la volonté qui manquait aux hommes, mais les moyens, à cause de la garde nombreuse qui protégeait Sylla. L'enfant le supplia alors de lui donner un poignard, en assurant qu'il lui serait très facile de tuer Sylla, parce qu'il avait coutume de s'asseoir sur son lit. Le précepteur reconnut à ces mots le caractère de Caton ; il frémit de son dessein et, désormais, il ne le mena plus chez Sylla sans l'avoir d'abord fouillé. Quoi de plus étonnant ? Un enfant a pu surprendre le vainqueur dans l'endroit où s'exerçait sa cruauté, au moment même où ce barbare faisait exterminer consuls, municipes, légions et la plus grande partie de l'ordre équestre, et n'en a pas été épouvanté. Supposez Marius lui-même dans ce vestibule ; il aurait plutôt songé à fuir qu'à tuer Sylla. (An de R. 671.)

3. – Faustus, fils de Sylla, faisait un jour, à l'école, l'éloge des proscriptions de son père et menaçait de l'imiter aussitôt que l'âge le lui permettrait : C. Cassius, son condisciple, lui appliqua un soufflet ! Combien cette main aurait-elle dû plus tard ne pas se souiller d'un parricide funeste à l'Etat l (An de R. 678.)

 
EXEMPLE ÉTRANGER.

 
1. – Pour emprunter quelque exemple à la Grèce, choisissons cet Alcibiade dont je ne sais si ce sont les qualités ou les défauts qui firent le plus de mal à sa patrie, car les unes servirent à séduire ses concitoyens, les autres à ruiner leur puissance. Un jour, alors qu'il était encore enfant, il était venu chez Périclès, son oncle, et le trouvant assis à l'écart, l'air triste, lui demanda la cause du trouble qui se peignait sur son visage. Périclès lui répondit que, chargé par la république de faire bâtir les Propylées de Minerve, c'est-à-dire les portes de l'Acropole, il avait dépensé dans ce travail une somme énorme, qu'il ne savait comment rendre compte de sa mission et que telle était la cause de son inquiétude "Eh bien ! lui dit Alcibiade, cherchez plutôt comment ne pas rendre de compte." Effectivement cet homme d'un si grand esprit, à bout d'imagination, adopta l'idée d'un enfant et fit en sorte d'engager les Athéniens dans une longue guerre contre les peuples voisins pour leur ôter le loisir de réclamer des comptes. (Av. J.-C. 437.)

Mais qu'Athènes décide si elle doit gémir ou se glorifier d'avoir produit Alcibiade ; car aujourd'hui encore les esprits y sont à son égard flottants et indécis entre l'exécration et l'admiration.

 
CHAPITRE II.

De la bravoure.

EXEMPLES ROMAINS.

 
Quant à nous, puisque nous venons de montrer la vertu dans ses commencements et dans ses progrès, décrivons-la maintenant dans sa pleine perfection, or la force la plus énergique de la vertu, son nerf le plus puissant, c'est la bravoure. Je n'ignore pas, ô Romulus, fondateur de notre cité, que c'est à toi que, en ce genre de mérite, revient la première place. Mais permets, je t'en conjure, que je fasse passer avant toi un exemple auquel tu dois toi-même un hommage : car c'est grâce à lui que Rome, ton oeuvre glorieuse, a échappé à la destruction.

1. – Les Etrusques allaient se précipiter dans Rome par le pont de bois. Horatius Coclès vint se poster à la tête du pont et par une résistance obstinée il soutint tout l'effort des ennemis jusqu'à ce qu'on rompit le pont derrière lui. Alors, voyant sa patrie délivrée du péril qui la menaçait, il se jeta tout armé dans le Tibre, et les dieux immortels, admirant sa bravoure, assurèrent son salut en le préservant de tout mal. Sans être ébranlé par la profondeur de la chute, ni submergé par le poids de ses armes, ni entraîné par les tourbillons de l'eau, sans être non plus blessé par les traits qui pleuvaient de toutes parts, il parvint heureusement à se sauver à la nage. Seul, il attira sur sa personne les regards de tant de citoyens, de tant d'ennemis, les uns immobiles d'étonnement, les autres partagés entre la joie et la crainte ; seul, il sépara deux armées engagées dans un combat acharné, en repoussant l'une, en défendant l'autre ; seul, enfin, il fit de son bouclier à notre ville une protection non moins efficace que le lit du Tibre. Aussi, en se retirant, les Etrusques purent-ils dire : "Nous avons vaincu les Romains, mais nous sommes vaincus par Horatius." (An de R. 245.)

2. – Clélie me fait oublier ma résolution, Clélie, qui, presque dans le même temps, du moins contre le même ennemi et dans ce même fleuve du Tibre, accomplit aussi avec tant d'audace une action d'éclat. Entre autres jeunes Romains, elle avait été donnée en otage à Porsenna. Pendant la nuit, échappant à la surveillance de ses gardes, elle monta sur un cheval et traversa rapidement le neuve. Ainsi cette jeune fille à la fois s'affranchit de sa condition d'otage et libéra sa patrie de la crainte en donnant aux hommes un éclatant exemple de courage.

3. – Je reviens maintenant à Romulus. Acron, roi des Céniniens, l'avait provoqué à un combat singulier. Malgré l'avantage que Romulus croyait avoir par le nombre et la bravoure de ses soldats, et quoiqu'il fût plus sûr pour lui de livrer bataille avec toute son armée que de combattre seul, il saisit avec empressement le présage d'une victoire qu'il devrait avant tout à sa valeur personnelle. La fortune seconda ses voeux : il tua Acron, mit les ennemis en déroute et vint offrir à Jupiter Férétrien les dépouilles opimes enlevées à ce roi. Mais j'en ai dit assez sur ce sujet : la vertu consacrée par un culte public n'a pas besoin des louanges d'un particulier. (An de R. 4.)

4. – Après Romulus, Cornélius Cossus fut le premier qui consacra des dépouilles au même dieu : dans un combat qu'il avait, comme maître de la cavalerie, engagé contre les Fidénates, il avait tué de sa main leur général. Romulus est grand pour avoir, à l'origine de notre nation, jeté les fondements de sa gloire, mais Cossus s'est aussi acquis un grand nom pour avoir pu imiter Romulus. (An de R. 317.)

5. – On ne doit pas séparer non plus le souvenir de Marcellus des deux exemples précédents. Telle fut son intrépidité qu'il attaqua sur les bords du Pô avec quelques cavaliers un roi des Gaulois entouré d'une armée nombreuse ; il lui trancha la tête et aussitôt lui enleva ses armes dont il fit hommage à Jupiter Férétrien. (An de R. 531.)

6. – Le même genre de bravoure et de combat signala T. Manlius Torquatus, Valérius Corvus et Scipion Emilien. Ces guerriers tuèrent des chefs ennemis qui les avaient provoqués ; mais, comme ils avaient combattu sous les auspices d'un chef supérieur, ils ne vinrent pas faire offrande de leurs dépouilles à Jupiter Férétrien. (Ans de R. 392, 404, 602.)

Le même Scipion Emilien, servant en Espagne sous les ordres de Lucullus et se trouvant au siège de la place forte d' Intercatia, monta le premier à l'assaut. Il n'y avait pourtant dans cette armée personne qui par sa naissance, par son génie, par les espérances qu'il faisait concevoir, méritât plus de ménagements et d'intérêt. Mais alors plus un jeune homme était illustre, plus il acceptait de fatigues et de dangers pour la grandeur et la défense de la patrie ; on aurait considéré comme une honte d'être inférieur en bravoure à ceux qu'on surpassait en dignité. Aussi Scipion Emilien réclama-t-il pour lui cette mission dangereuse, tandis que d'autres, effrayés par la difficulté de l'entreprise, cherchaient à s'y dérober.

7. – Voici, entre autres semblables, un grand exemple de courage que nous offre l'antiquité. Les Romains, chassés par l'armée gauloise, se réfugiaient dans le Capitole et dans la citadelle, mais ces hauteurs ne pouvaient pas contenir tous les habitants. Ils prirent donc, par nécessité, la résolution d'abandonner les vieillards dans la partie basse de la ville, afin de laisser plus de facilité à la jeunesse pour défendre ce qui restait de notre empire. Mais dans ces circonstances si pénibles et si affligeantes, notre cité ne démentit pas un instant son courage. Ceux qui avaient passé par les honneurs se tinrent dans leurs maisons, les portes ouvertes, assis sur leurs chaises curules, avec les insignes des magistratures qu'ils avaient exercées, des sacerdoces dont ils avaient été revêtus : ils voulaient à la fois garder, dans leurs derniers moments, l'éclat et l'appareil extérieur de leur vie passée et, par leur propre exemple, affermir le courage du peuple pour l'aider à mieux supporter ses malheurs. Leur aspect en imposa d'abord aux ennemis, également frappés par la nouveauté du spectacle, par la magnificence des vêtements et par la singularité même de leur audace. Mais qui pouvait douter que des Gaulois, et des Gaulois vainqueurs, ne vinssent bientôt à passer de cette admiration aux moqueries et à toutes sortes d'outrages. C. Atilius n'attendit pas que leur insolence fût à son comble. Un Gaulois s'étant permis de lui caresser la barbe avec sa main, il lui assena un grand coup de bâton sur la tête ; et comme celui-ci, irrité par la douleur, se précipitait sur lui pour le tuer, il se jeta lui-même avec ardeur au devant de ses coups. Le courage ne se laisse donc pas subjuguer ; il ignore la honte de la résignation. Céder à la fortune lui paraît un sort plus affreux que n'importe quel destin. Il imagine des morts extraordinaires et belles, si toutefois c'est mourir que de cesser ainsi de vivre. (An de R. 363.)

8. – Rendons maintenant à la jeunesse romaine l'hommage qui lui est dû et reconnaissons ses titres de gloire. Le consul C. Sempronius Atratinus soutenait contre les Volsques, près de Verrugue, un combat où le succès ne se décidait pas. La cavalerie, pour empêcher la déroute de notre armée qui déjà pliait, mit pied à terre, se forma en compagnies d'infanterie et chargea l'ennemi. S'étant ouvert un passage, elle alla s'emparer d'une hauteur voisine et, en détournant sur ce point l'effort des Volsques, elle donna à nos légions un répit qui leur permit de se ressaisir. Ainsi, alors que les Volsques ne songeaient déjà qu'à ériger des trophées, contraints par la nuit de mettre fin au combat, ils se retirèrent sans savoir bien s'ils étaient vainqueurs ou vaincus. (An de R. 330.)

9. – Elle ne fut pas moins intrépide, cette élite des chevaliers dont l'admirable valeur sauva Fabius Maximus Rullianus, maître de la cavalerie, dans une guerre contre les Samnites, du reproche d'avoir indûment engagé la bataille. En effet Papirius Cursor, en allant à Rome pour reprendre les auspices, avait laissé l'armée sous ses ordres, avec défense de la mener au combat. Néanmoins il livra bataille à l'ennemi, mais ce fut avec autant de malheur que de légèreté : car, de toute évidence, il allait être battu Alors les généreux chevaliers ôtèrent la bride de leurs chevaux et, les piquant vivement de l'éperon, les lancèrent contre les Samnites. Par leur valeur inébranlable, ils parvinrent à arracher la victoire des mains de l'ennemi et avec la victoire ils rendirent à notre patrie les espérances que lui faisait concevoir un grand citoyen. (An de R. 429.)

10. – Quelle devait être la vigueur de ces soldats qui saisirent un navire carthaginois fuyant à force de rames et le ramenèrent à la nage, à travers le liquide élément, comme ils auraient fait en marchant de pied ferme sur la terre ?

11. – Voici un soldat de la même époque et de la même qualité. A la bataille de Cannes, où Hannibal brisa la force des Romains plutôt que leur courage, ce soldat, les mains blessées et incapables de porter les armes, saisit par le cou, avec ses bras, un Numide qui s'efforçait de le dépouiller, le défigura en lui rongeant le nez et les oreilles et expira après avoir assouvi sa vengeance à force de morsures. Laissez de côté l'issue malheureuse du combat ; combien plus de courage dans le soldat tué que dans l'ennemi qui le tua ! Le Carthaginois victorieux, à la merci du mourant, fut pour lui un sujet de consolation, et le Romain, en perdant la vie, eut du moins la satisfaction de se venger lui-même. (An de R. 537.)

12. – L'énergie que ce simple soldat montra dans le malheur n'est pas moins belle que celle du général dont je vais parler. P. Crassus, occupé à faire la guerre contre Aristonicus en Asie, avait été fait prisonnier, entre Elée et Smyrne, par des Thraces que ce prince avait en grand nombre dans sa garde. De crainte de tomber en son pouvoir, il chercha un moyen de se dérober par la mort à cet opprobre. Il enfonça dans l'oeil d'un de ces barbares la baguette dont il se servait pour conduire son cheval. Le Thrace, irrité par la douleur, plongea son poignard dans le flanc de Crassus et, en se vengeant, il épargna au général la honte de se voir déchu de sa dignité. Crassus fit voir à la fortune l'injustice de l'outrage si cruel dont elle avait voulu l'atteindre : il sut en effet, avec autant d'adresse que de courage, briser les faibles liens dont elle avait enchaîné sa liberté et, déjà livré à Arictonicus, il se ressaisit et se rétablit dans son rôle de chef. (An de R. 623.)

13. – Scipion Métellus prit aussi une pareille résolution. Après avoir, sans succès, soutenu en Afrique le parti de Cn. Pompée, son gendre, il faisait voile vers l'Espagne. Lorsqu'il vit le navire qui le portait pris par l'ennemi ; il se passa son épée au travers du corps et resta étendu sur la poupe du vaisseau. Les soldats de César demandèrent où était le général : "Le général, répondit-il, va bien." Il eut juste assez de voix pour attester sa force d'âme et s'immortaliser. (An de R. 707.)

14. – Et toi aussi, Caton, Utique rappelle à jamais le souvenir de ton trépas illustre. Des blessures que tu t'es faites là d'une main si courageuse, il est sorti plus de gloire que de sang. Car en te jetant sur ton épée avec une si ferme résolution, tu donnas aux hommes une grande leçon ; tu leur appris combien les gens de bien doivent préférer l'honneur sans la vie à la vie sans l'honneur. (An de R. 707.)

15. – La fille de ce Caton n'avait dans le caractère rien de féminin. Elle apprit le projet que Brutus, son mari, avait formé de tuer César, la nuit même qui précéda ce crime affreux. Brutus étant sorti de la chambre, elle demanda un rasoir en feignant de vouloir se couper les ongles et, le laissant tomber comme par hasard, elle se blessa. Les cris des servantes rappelèrent Brutus dans la chambre et il se mit à lui reprocher d'avoir voulu faire le même la tâche du barbier. Mais Porcia le prenant à part : Ce que j'ai fait, dit-elle, n'est point un accident c'est, dans la situation où nous sommes, la plus fort épreuve que je puisse te donner de mon amour pour toi. J'ai voulu voir par cet essai, pour le cas où ton projet ne réussirait pas selon tes souhaits, jusqu'à quel point je saurais me poignarder sans trembler." (An de R. 709.)

16. – Caton l'Ancien, dont la famille Porcia tire son origine, fut plus heureux que sa postérité. Dans une bataille où l'ennemi l'attaquait vivement en le serrant de près, son épée, échappée du fourreau, tomba et se trouva sous un groupe de combattants et de tous côtés environnée de pieds ennemis. Dès qu'il s'aperçut qu'elle lui manquait, il l'alla reprendre avec tant de sang-froid qu'il eut l'air, non de l'arracher avec la précipitation que cause la peur du danger, mais de la ramasser sans la moindre crainte. Les ennemis furent frappés de ce spectacle et le lendemain ils vinrent lui demander humblement la paix. (An de R. 585.)

17. – Le courage dans la vie civile est digne aussi d'être placé à côté des exploits militaires : car cette vertu mérite la même gloire, qu'elle se manifeste dans le forum ou dans les camps. Tibérius Gracchus, pendant son tribunat, avait gagné la faveur du peuple à force de largesses et tenait la république dans l'oppression. Il ne cessait de dire publiquement qu'il fallait anéantir le sénat et que tout devait se faire par l'autorité du peuple. Les sénateurs, convoqués dans le temple de la Bonne-Foi publique, délibéraient sur les mesures à prendre dans une situation si troublée. Tous étaient d'avis que le consul protégeât la république par les armes ; mais Scévola déclara qu'il ne ferait rien par la violence. Alors Scipion Nasica : "Puisque, dit-il, le consul, en s'attachant aux formes légales, expose toutes les lois et l'empire à une ruine commune, moi, quoique simple particulier, je m'offre à marcher à votre tête pour exécuter votre résolution". Puis il rejeta autour de son bras gauche le pan de sa toge et, levant la main droite, il s'écria : "Que ceux qui veulent le salut de la république me suivent." Ce mot dissipa l'hésitation des bons citoyens et Scipion Nasica fit subir à Gracchus et à sa faction criminelle le châtiment qu'il méritait. (An de R. 620.)

18. – Voici un autre trait semblable. Le tribun du peuple Saturninus, le préteur Glaucia et Equitius, tribun désigné, avaient excité dans Rome de violents mouvements de guerre civile, sans que personne tentât de s'opposer à l'effervescence populaire. M. Emilius Scaurus exhorta d'abord C. Marius, alors consul pour la sixième fois, à défendre par la force les lois et la liberté et aussitôt il se fit apporter des armes pour lui-même. Dès qu'il les eut, il en revêtit son corps accablé par la vieillesse et presque réduit à rien et se tint, appuyé sur un javelot, devant la porte du sénat. Il y fut blessé d'un coup de pierre et consacra ainsi son faible reste de vie et son dernier souffle à empêcher la mort de la république. Ce fut en effet son intrépidité qui détermina le sénat et l'ordre équestre à exercer des répressions. (An de R. 653.)

19. – Nous avons montré dans ce qui précède la gloire des armes et de la toge. Faisons voir aussi maintenant dans tout son éclat l'honneur du ciel, le divin Jules, la plus parfaite image de la vraie valeur. Sous l'attaque violente d'une multitude innombrable de Nerviens, il voyait son armée sur le point de plier. Il arracha son bouclier à un soldat qui se battait avec trop de prudence, et à l'abri de cette arme protectrice, il se mit à combattre lui-même avec la plus grande bravoure. Par son exemple il communiqua son courage à toute l'armée et, grâce à l'ardeur divine qui l'animait, il rappela à lui la fortune prête à abandonner ses armes. (An de R. 696.)

Le même César, dans un autre combat, voyant le porte-enseigne de la légion de Mars le dos déjà tourné pour prendre la fuite, le saisit à la gorge, le dirigea en sens contraire et, tendant la main vers l'ennemi : "Où t'en vas-tu ? dit-il ; c'est là qu'on se bat." De sa main, il ne ramena qu'un soldat au devoir, mais par son exhortation si énergique il rendit l'assurance à toutes ses légions effrayées et, au moment où elles étaient prêtes à se laisser vaincre, il leur apprit à vaincre. (An de R. 708.)

20. – Mais revenons à la vertu simplement humaine et montrons-en les manifestations. Lorsque Hannibal assiégeait Capoue, défendu par une armée romaine, Vibius Accaus, commandant d'une cohorte de Péligniens, jeta un étendard par-dessus le retranchement des Carthaginois, en proférant des malédictions contre lui-même et contre ses compagnons d'armes, s'ils le laissaient dans les mains des ennemis. En même temps, il s'élança, suivi de sa cohorte, pour aller le reprendre. A cette vue, Valérius Flaccus, tribun de la troisième légion, se tournant vers les siens : "C'est donc, dit-il, à ce que je vois, pour être de simples témoins du courage des étrangers que nous sommes venus ici ? Loin de nous la honte de voir des Romains inférieurs en gloire à des Latins ! Pour moi du moins, mon choix est fait ; ou une belle mort, ou un heureux coup d'audace : serais-je seul, je suis prêt à monter à l'assaut." Le centurion Pédanius, à peine eut-il entendu ces mots, arracha du sol un étendard et le tenant à la main : "A l'instant cet étendard va se trouver avec moi dans le retranchement ennemi : qui ne veut pas le laisser prendre me suive." Et il s'élança avec le drapeau dans le camp des Carthaginois en entraînant à sa suite la légion entière. Ainsi, grâce à l'énergique audace de trois guerriers, Hannibal qui se croyait déjà maître de Capoue, ne put pas même rester maître de son camp. (An de R. 541.)

21. – Mais le courage de ces héros n'est pas supérieur à celui de Q. Occius, à qui sa bravoure mérita le surnom d'Achille. Sans énumérer tous ses autres exploits, les deux faits que je vais raconter firent suffisamment connaître la valeur de ce guerrier. Il était parti pour l'Espagne en qualité de lieutenant du consul Q. Métellus, sous les ordres duquel il faisait la guerre de Celtibérie. Il fut averti qu'un jeune homme de cette nation le défait au combat. Par hasard, au même moment on venait de lui servir à dîner il quitta la table, fit porter ses armes et conduire son cheval hors du retranchement à la dérobée, de peur que Métellus ne mît obstacle à son projet. Il atteignit le Celtibérien qui par bravade caracolait devant le camp, le tua, recueillit ses dépouilles et revint triomphant de joie. Le même guerrier, que Pyrrésus, le plus noble et le plus brave des Celtibériens, avait appelé en combat singulier, força cet adversaire à s'avouer vaincu malgré son ardeur, ce jeune homme ne rougit pas de lui livrer son épée et sa casaque sous les yeux des deux armées ; mais Occius voulut encore qu'ils fussent unis par les liens de l'hospitalité, quand la paix serait rétablie entre les Romains et les Celtibériens. (An de R. 611.)

22. – On ne peut pas non plus passer sous silence C. Acilius. Soldat de la dixième légion au service du parti de César, il prenait part à une bataille navale contre les Marseillais. On lui trancha la main droite avec laquelle il retenait un vaisseau ennemi. Il le ressaisit aussitôt de la main gauche et ne cessa de combattre qu'il ne l'eût pris et coulé à fond. Cet exploit n'est pas suffisamment connu. Il en est autrement de celui de l'Athénien Cynégire, qui montra un pareil acharnement dans la poursuite des ennemis : la Grèce, toujours intarissable dans la célébration de ses gloires, a imprimé son souvenir dans la mémoire de tous les âges à force de faire proclamer son nom par la voix de l'histoire. (An de R. 704.)

23. – Peu après le temps où C. Acilius se couvrait de gloire sur mer, on vit s'illustrer aussi sur terre M. Caesius Scaeva, centurion sous les ordres du même général. Il défendait un fort dont la garde lui avait été confiée. Un officier de Cn. Pompée, Justuléius, faisait pour prendre ce poste les plus grands efforts avec des forces considérables. Tous les assaillants qui osèrent approcher tombèrent sous les coups de Caesius. Mais, tout en combattant sans reculer d'un pas, il tomba lui-même sur un monceau de morts abattus de sa main, blessé à la tête, à l'épaule, à la cuisse, avec un oeil crevé et son bouclier percé de cent vingt coups. Voilà les soldats qui se formaient dans les camps à l'école du divin Jules : l'un perdit la main droite, l'autre un oeil, sans que leurs blessures leur fissent lâcher l'ennemi ; le premier, après cette perte, resta vainqueur ; le second, malgré cette perte, ne put être vaincu. (An de R. 705 )

Je ne sais, ô Scaeva, sur quel élément je dois admirer davantage ton courage sans pareil : car telle est ton incomparable valeur qu'on se demande où elle s'est le mieux manifestée, si c'est dans le combat que tu livras sur l'eau ou dans le mot admirable que tu prononças en arrivant à terre. Lorsque C. César, refusant de limiter ses conquêtes aux côtes de l'Océan, voulut porter sa main divine sur les îles britanniques, au cours de cette guerre tu allas, au moyen d'un radeau, te porter avec quatre de tes compagnons sur un rocher voisin d'une île qu'occupait une troupe considérable d'ennemis. Mais le reflux ayant fait de l'espace entre le rocher et l'île un gué facile à traverser, les Barbares accoururent en foule et tes compagnons revinrent au rivage sur le radeau. Seul, tu attendis de pied ferme à ton poste, malgré les traits lancés de toutes parts, malgré l'ardeur et les efforts déployés de tous côtés pour te saisir. Ta main, à elle seule, lança sur les ennemis autant de traits qu'il en aurait fallu à cinq soldats pour toute une journée de combat. Enfin, ton épée à la main, tu repoussas les plus audacieux, tantôt du choc de ton bouclier, tantôt par de terribles coups de pointe. Tu offris aux Romains et aux Bretons un spectacle auquel ils n'auraient pu croire s'ils ne l'avaient pas eu sous les yeux. Mais la fureur et la honte poussèrent les ennemis, malgré leur fatigue, à mettre tout en oeuvre. Alors, la cuisse traversée d'un javelot, le visage meurtri par le choc d'une pierre énorme, ton casque fracassé à force de coups, ton bouclier criblé de trous, tu t'abandonnas à la merci des flots et, chargé de deux cuirasses, tu te sauvas à la nage à travers les eaux que tu avais teintes de sang ennemi. A la vue de ton général, toi qui avais, non pas perdu, mais si utilement employé tes armes, alors que tu méritais des louanges, tu vins lui demander pardon. Grand dans le combat, tu te montras encore plus grand par ce souci de la discipline militaire. Aussi César, bon juge du mérite, eut-il soin de récompenser par le grade de centurion tes actions et même tes paroles. (An de R. 698.)

24. – Pour ce qui concerne l'éclatante bravoure des guerriers, il est juste de terminer par la mention de L. Siccius Dentatus la série de tous les exemples romains. Les exploits de ce héros et les honneurs qui en furent la récompense pourraient passer pour fabuleux, si de sûrs garants, entre autres M. Varron, n'avaient eu soin d'en attester la vérité dans leurs ouvrages. Il prit part, raconte-t-on, à cent vingt batailles avec tant d'énergie et de force physique qu'il semblait toujours avoir le plus contribué à la victoire. Trente-six dépouilles, dont huit enlevées à des ennemis qui l'avaient défié et avec lesquels il avait lutté, sous les yeux des deux armées ; quatorze citoyens arrachés à la mort ; quarante-cinq blessures à la poitrine, sans aucune cicatrice dans le dos, tels étaient ses titres de gloire. Neuf fois il suivit le char triomphal de ses généraux, attirant sur lui les regards de toute la ville par un nombreux appareil de récompenses militaires. On portait en effet devant lui huit couronnes d'or, quatorze couronnes civiques, trois murales, une obsidionale, quatre-vingt-trois colliers, cent soixante bracelets, dix-huit javelots, vingt-cinq phalères : on eût dit les décorations d'une légion entière plutôt que d'un seul guerrier. (An de R. 299.)

 
EXEMPLES ETRANGERS.

 
1. – C'est aussi avec un vif sentiment d'admiration que l'on vit à Calès plusieurs personnes verser leur sang ensemble et en confondre les flots. Fulvius Flaccus était occupé à punir la perfidie des Campaniens en faisant mettre à mort devant son tribunal les principaux citoyens. Mais une lettre qu'il venait de recevoir du sénat lui enjoignit d'arrêter les exécutions. Alors un Campanien, nommé T. Jubellus Tauréa, vint de lui-même se présenter à lui et lui cria de toutes ses forces : "Puisque tu as, Fulvius, un tel désir de verser notre sang, que tardes-tu à lever sur moi ta hache ensanglantée, pour pouvoir te glorifier d'avoir, par un simple mot de ta bouche, donné la mort à un homme plus vaillant que toi." Fulvius répondit qu'il l'aurait fait volontiers, si la volonté du sénat ne l'en empêchait. "Eh bien, répliqua Jubellius, moi qui n'ai point reçu d'ordre du sénat, je vais accomplir, regarde bien, une action agréable sans doute à tes yeux, mais au-dessus de ton courage." A l'instant, il tua sa femme et ses enfants, et se perça de son épée. Quelle énergie faut-il supposer chez cet homme qui, en s'immolant lui et sa famille, voulut montrer qu'il aimait mieux flétrir la cruauté de Fulvius que de profiter de la clémence du sénat. (An de R. 542.)

2. – Et Darius, de quelle ardente bravoure n'a-t-il pas fait preuve? Ayant entrepris d'affranchir les Perses de la honteuse et cruelle tyrannie des mages, il avait abattu l'un d'eux dans un endroit obscur et il pesait sur lui de tout le poids de son corps. Celui qu'il avait associé à ce bel exploit hésitait à porter des coups à l'adversaire, de peur de le blesser lui-même en voulant frapper le mage. "Ce n'est pas pour moi, dit-il, que tu vas craindre de te servir de ton épée. Tu peux même nous la passer au travers du corps, pourvu que celui-ci périsse au plus tôt." (Av. J.-C. 522.)

3. – Ici se présente à mon esprit l'illustre Spartiate, Léonidas. Rien de plus courageux que sa résolution, son exploit et sa mort. Placé aux Thermopyles avec ses trois cents concitoyens pour faire face à l'Asie entière, il fit obstacle à ce Xerxès, terreur de la mer et de la terre, qui, non content de faire trembler les hommes, menaçait encore d'enchaîner Neptune, d'obscurcir le ciel de ténèbres, et, par la fermeté de son courage, il réduisit ce roi à désespérer du succès. Mais la trahison criminelle des habitants du pays lui ayant fait perdre l'avantage de la position, sa principale ressource, il aima mieux mourir en combattant que d'abandonner un poste dont sa patrie lui avait confié la défense. Il eut même assez de gaîté pour dire à ses soldats, en les exhortant à ce combat où ils devaient tous périr : "Dînez ici, camarades, comme des gens qui vont souper chez Pluton." C'était leur annoncer la mort. Néanmoins, les Lacédémoniens obéirent sans trembler au commandement de leur chef, comme s'il leur eût promis la victoire. (Av. J.-C. 480.)

4. – C'est aussi l'exploit et la mort d'Othryadès qui donnent au territoire des Thyréates plus de renom qu'il n'a d'étendue. En écrivant quelques lettres avec son propre sang il ravit la victoire aux ennemis, alors qu'il était presque déjà mort et il l'attribua à sa patrie rien que par l'inscription tracée avec du sang sur un trophée.

5. – Les merveilleux succès de la valeur lacédémonienne sont suivis d'une chute déplorable. Épaminondas, le principal auteur de la prospérité de Thèbes, fut aussi celui qui porta le premier coup à Lacédémone. Après avoir abattu par ses victoires de Leuctres et de Mantinée la gloire antique de cette ville et le courage jusqu'alors invincible de ses citoyens, il se vit enfin percé d'un javelot, perdant son sang et sur le point d'expirer. Comme on s'efforçait de le ranimer, il demanda d'abord si l'on avait sauvé son bouclier, ensuite si les ennemis étaient en pleine déroute. Sur ces deux points il reçut une réponse conforme à ses voeux : "Camarades, dit-il alors, voici pour moi, non pas le terme de la vie, mais le commencement d'une existence meilleure et plus heureuse ; car c'est aujourd'hui, et en raison même d'une pareille mort, que votre Épaminondas commence vraiment à vivre. Je vois Thèbes devenue, sous ma conduite et mes auspices, la capitale de la Grèce ; Sparte, malgré son ardent courage, a été abattue par nos armes et la Grèce est délivrée d'une domination insupportable. Je meurs sans enfants, mais non sans postérité, puisque je laisse après moi deux filles admirables, Leuctres et Mantinée." Il fit alors retirer le javelot de son corps et il expira avec la même expression de visage qu'il aurait eue en rentrant dans sa patrie en libérateur, si les dieux immortels lui eussent permis de jouir plus longtemps de ses victoires. (Av. J.-C. 362.)

6. – L'Athénien Théramène, lui non plus, quand il dut mourir dans la prison publique, ne manqua pas de fermeté d'âme. Il avala, sans hésiter, le poison qui lui fut présenté par ordre des trente tyrans. Comme il restait un peu de breuvage, il le jeta en plaisantant par terre, de manière à produire un son clair, et dit en souriant à l'esclave public qui le lui avait servi : "A la santé de Critias ; aie soin de lui porter à l'instant cette coupe." Critias était le plus cruel des trente tyrans. C'est assurément échapper au supplice que de s'y résigner avec cette facilité. Ainsi Théramène quitta la vie comme un homme qui meurt chez lui dans son lit ; ses ennemis croyaient lui avoir infligé un châtiment, mais, suivant son sentiment, ils avaient simplement mis fin à ses jours. (Av. J.-C. 103.)

7. – Théramène avait puisé dans les lettres et la philosophie sa force de caractère ; mais Rhoetogène de Numance, pour atteindre un égal degré de courage, n'eut pas besoin d'autre maître que la fierté naturelle de sa nation. Voyant la puissance des Numantins abattue et ruinée, ce citoyen qui tenait le premier rang dans la cité par sa naissance, ses richesses et ses dignités, fit remplir tout son quartier, le plus beau de la ville, de matières combustibles et y fit mettre le feu. Et aussitôt il posa sur la place une épée nue et força les habitants à se battre deux à deux, avec cette condition que le vaincu aurait la tête tranchée et serait jeté dans les maisons en feu. Après les avoir tous fait disparaître par cet ordre de mort si dur, à la fin il se précipita lui-même dans les flammes. (An de R. 620.)

8. – Je rappellerai la ruine d'une autre ville non moins ennemie de Rome que Numance. Après la prise de Carthage, la femme d'Hasdrubal, indignée qu'il se fût contenté d'obtenir de Scipion la vie pour lui seul, lui reprocha avec violence cet oubli de ses devoirs de famille. Puis tenant de chaque main les enfants qu'ils avaient eus de leur union et les entraînant sans qu'ils fissent résistance, elle alla se jeter avec eux dans les flammes qui consumaient sa patrie. (An de R. 607.)

9. – A cet exemple de courage dans une femme, j'ajouterai celui de deux jeunes filles non moins vaillantes. Dans une affreuse sédition qui éclata à Syracuse, toute la famille du roi Gélon, anéantie par des attentats commis au grand jour, se trouva réduite à une seule jeune fille nommée Harmonia. Comme les adversaires de sa famille s'acharnaient à sa poursuite, sa nourrice revêtit d'habits royaux une jeune fille du même âge et la présenta aux épées des assassins. Celle-ci, même sous les coups de ses meurtriers, ne proféra pas un mot qui pût faire connaître sa qualité. Mais devant un tel courage, Harmonia, saisie d'admiration, ne put souffrir de survivre à une pareille fidélité : elle rappela les assassins, se nomma et tourna contre elle leur rage sanguinaire. Ainsi l'une périt pour n'avoir pas dévoilé un mensonge, l'autre pour avoir déclaré la vérité. (Av. J.-C. 213.)

 
CHAPITRE III.

De l'endurance.

EXEMPLES ROMAINS.

 
Le courage vient de se montrer à nos yeux par de belles actions, aussi bien dans des femmes que dans des hommes. Il invite l'endurance à entrer en scène après lui. Cette vertu ne suppose pas moins de fermeté d'âme ou, pour dire autrement, ne jaillit pas d'un coeur moins noble. Elle a d'ailleurs tant de ressemblance avec le courage qu'elle pourrait passer pour sa soeur ou pour sa fille.

1. – En effet, quoi de plus analogue aux actions racontées plus haut que celle de Mucius ? Indigné de l'acharnement avec lequel Porsenna, roi des Etrusques, faisait à notre ville une guerre dure et longue, il s'introduisit en secret dans son camp, armé d'un poignard, et tenta de le tuer devant l'autel où il offrait un sacrifice. Mais, arrêté au milieu de l'exécution d'un dessein aussi courageux que patriotique, il ne dissimula point le motif qui l'avait amené et fit voir par une endurance extraordinaire son indifférence aux tortures. Comme s'il en eût voulu à sa main droite de n'avoir pu la faire servir à tuer le roi, il la porta vivement sur le brasier du sacrifice et eut la force de la laisser brûler. Jamais sans doute une offrande présentée sur les autels ne fut regardée avec plus de bienveillance par les dieux immortels. Porsenna lui-même, oubliant le péril qu'il venait de courir, ne put s'empêcher de passer du désir de la vengeance au sentiment de l'admiration. "Retourne, dit-il, Mucius, auprès de tes concitoyens ; va leur dire que, bien que tu aies cherché à attenter à mes jours, je t'ai fait grâce de la vie." Mucius ne répondit point à la clémence du roi par des flatteries ; plus affligé de laisser Porsenna vivant que satisfait de vivre lui-même, il revint à Rome avec le surnom à jamais glorieux de Scévola. (An de R. 245.)

2. – Pompée mérite aussi d'être loué pour son courage. Au cours d'une mission dont il était chargé, il fut fait prisonnier par le roi Gentius. Ce prince voulait le forcer à révéler les desseins du sénat. Pompée mit alors le doigt sur la flamme d'une lampe et l'y laissa se brûler. Par cette endurance ? non seulement il ôta au roi tout espoir de rien tirer de lui par les tourments, mais il lui inspira encore un vif désir de solliciter l'amitié du peuple romain. Mais je crains qu'en cherchant encore d'autres exemples de ce genre dans notre histoire, je ne sois amené trop souvent à descendre jusqu'au temps maudit de nos guerres civiles. Je m'en tiendrai donc à ces deux exemples romains qui exaltent d'illustres familles sans avoir rien d'affligeant pour la patrie, et je vais passer aux exemples étrangers. (Vers 584.)

 
EXEMPLES ETRANGERS.

 
1. – Alexandre, selon l'ancien usage de la Macédoine, avait pour aides dans un sacrifice des enfants de la plus haute naissance. L'un d'eux saisit avec vivacité un encensoir et vint se placer devant le roi. Mais un charbon ardent tomba sur le bras de cet enfant. Il en fut brûlé si profondément que toute l'assistance sentit l'odeur de la chair consumée. Néanmoins, il contint sa douleur sans proférer un cri et tint son bras immobile de peur d'interrompre le sacrifice d'Alexandre en remuant l'encensoir ou de le souiller par une sorte de profanation s'il faisait entendre un gémissement. Le roi, prenant plaisir à voir chez un enfant une telle endurance, voulut soumettre sa constance à une épreuve plus probante. Il fit à dessein durer le sacrifice plus longtemps sans ébranler pour cela la résolution de l'enfant. Si Darius avait pu être témoin de cette conduite extraordinaire, il aurait senti l'impossibilité de vaincre les soldats d'une nation où la jeunesse encore débile révélait elle-même tant d'énergie.

C'est aussi pour les âmes une puissante et ferme discipline que l'étude de la philosophie dont l'action s'exerce par les écrits et qui préside aux augustes mystères de la science. Une fois entrée dans un coeur, elle en chasse toute passion honteuse et nuisible, l'affermit en le protégeant pour ainsi dire par le rempart d'une solide vertu et le rend inaccessible à la crainte et à la douleur.

2. – Je commencerai par Zénon d'Élée. Ce philosophe, si sagace dans l'observation de la nature et si habile à exciter dans l'âme des jeunes gens des sentiments énergiques, prouva la sincérité de ses enseignements en donnant lui-même l'exemple du courage. Il quitta sa patrie où il pouvait jouir paisiblement de la liberté et il se rendit à Agrigente, qu'accablait alors la plus triste servitude. Il comptait assez sur le prestige de son talent et de son caractère pour espérer qu'il pourrait extirper du coeur d'un tyran, d'un Phalaris, la folie et la férocité. Quand il eut reconnu que l'habitude du despotisme avait plus d'empire sur l'esprit de celui-ci que la sagesse des conseils, il enflamma les jeunes gens les plus distingués de la ville du désir d'affranchir leur patrie. Ce dessein s'ébruita et parvint aux oreilles du tyran. Alors Phalaris fit rassembler le peuple sur la place publique et se mit à faire subir au philosophe tous les genres de tortures en lui demandant par intervalle le nom de ses complices. Mais Zénon, sans nommer aucun d'eux, lui inspira des soupçons contre ses plus intimes et ses plus fidèles courtisans ; et reprochant aux Agrigentins leur apathie et leur timidité, il les émut à tel point que soudain, dans un accès de colère, ils abattirent Phalaris sous une grêle de pierres. Ainsi la voix d'un seul vieillard étendu sur le chevalet, sans supplication ni plaintes lamentables, mais par le seul effet d'une exhortation énergique, changea l'esprit et le sort de toute une ville. (Av. J.-C. 547.)

3. – Un autre philosophe du même nom avait formé le projet de tuer le tyran Néarque. Celui-ci le fit mettre à la torture tant pour le punir que pour lui faire dénoncer ses complices. Le philosophe surmonta sa douleur, mais avide de vengeance, il dit à Néarque qu'il avait à lui faire une révélation qui exigeait absolument le secret. On le détacha du chevalet et quand il vit l'instant propice pour l'exécution de sa ruse, il saisit avec les dents l'oreille de Néarque et ne lâcha prise qu'en perdant la vie et en faisant perdre au tyran cette partie de lui-même.

4. – Si grande que fût l'endurance de Zénon, elle fut égalée par celle d'Anaxarque. Nicocréon, tyran de Chypre, le faisait torturer sans pouvoir empêcher par aucune contrainte qu'il ne lui infligeât à son tour la torture des plus sanglants outrages. Enfin le tyran le menaça de lui couper la langue. "Non, jeune efféminé, dit-il, cette partie de moi-même ne tombera pas, elle non plus, sous ton pouvoir." Aussitôt il la trancha avec ses dents et, après l'avoir mâchée, il la cracha dans la bouche du tyran toute béante de colère. Cette langue avait tenu dans l'admiration bien des oreilles et particulièrement celles du roi Alexandre, lorsqu'elle expliquait avec tant de savoir et d'éloquence la structure de la terre, le régime de la mer, le mouvement des astres, enfin le système du monde entier. Cependant, elle s'acquit peut-être plus de gloire en cessant d'exister qu'elle n'en eut jamais dans son meilleur état. En effet, par une fin si courageuse, elle confirma le rôle si glorieux qu'avait joué l'enseignement d'Anaxarque et, non contente d'avoir donné tant d'éclat à sa vie, elle en donna encore plus à sa mort. (Av. J.-C. 321.)

5. – De même le tyran Hieronymus épuisa sans résultat sur le vertueux Théodorus la force de ses bourreaux. Il vit les verges se rompre, les cordes se relâcher, le chevalet se détendre, le métal se refroidir, sans pouvoir obtenir que Théodotus nommât les complices de son attentat contre le tyran. Théodotus fit plus : en noircissant par une fausse accusation celui de ses satellites qui était pour ainsi dire le pivot de tout son despotisme, il lui ôta sa garde la plus fidèle. Ainsi, grâce à son endurance, il put non seulement taire son secret, mais encore se venger de ses tortures, et Hiéronymus, en s'acharnant à tourmenter son ennemi, perdit imprudemment son ami. (An de R. 538.)

6. – Chez les Indiens, assure-t-on, l'on s'exerce à l'endurance avec beaucoup de méthode et de suite : il y a parmi eux des gens qui passent tout le temps de leur vie entièrement nus, tantôt s'endurcissant au froid parmi les glaces du Caucase, tantôt s'exposant aux flammes sans laisser échapper une plainte. Ce mépris de la douleur leur procure une grande gloire et leur vaut le nom de sages.

7. – Ces actes partent d'âmes élevées et éclairées par la Science ; mais celui qui va suivre n'est pas moins digne d admiration, bien que l'idée en ait été concue par une âme servile. Un esclave, d'origine barbare, furieux contre Hasdrubal qui avait tué son maître, se jeta brusquement sur lui et l'assassina. On le saisit, on lui fit subir toutes sortes de tortures : cependant la joie que lui avait causée la vengeance ne cessa de se manifester sur son visage jusqu'à la fin. (An de R. 532.)

La vertu est donc accueillante et ne dédaigne personne. Comme une maîtresse de maison au lever, elle laisse venir à elle les caractères énergiques et elle permet qu'on puise à sa source, sans étendre ni restreindre cette faveur selon les personnes. A la portée de tous également, elle a égard au désir qui attire vers elle plutôt qu'au rang qu'on occupe. Dans le choix que vous avez à faire des biens qu'elle vous offre, elle vous laisse le soin de déterminer vous-même la part que vous en voulez prendre, de manière à la proportionner à la force de votre âme.

 
CHAPITRE IV.

Des hommes d'une humble origine et devenus illustres.

EXEMPLES ROMAINS.

 
C'est ce qui fait que des hommes d'une humble origine s'élèvent plus haut degré des honneurs et que les descendants des plus nobles familles, en se plongeant dans l'opprobre, perdent l'illustration héritée de leurs ancêtres pour retomber dans l'obscurité. Ces vérités seront rendues plus sensibles par des exemples appropriés. Je parlerai d abord de ces hommes dont l'heureux changement de fortune offre à l'historien une belle matière.

1. – Le berceau de Tullus Hostilius n'eut pour abri qu'un toit de chaume rustique. Sa jeunesse se passa à faire paître des troupeaux et son âge mûr à gouverner l'empire romain et à en doubler la puissance. Sa vieillesse fut l'objet d'honneurs extraordinaires et brilla du plus vif éclat au faîte de la grandeur humaine. (An de R. 82.)

2. – Tullus, si grand qu'il soit, si étonnante que soit son élévation, n'est encore qu'un exemple pris parmi nous. Mais Tarquin l'Ancien vint à Rome, conduit par la fortune, et s'y empara du pouvoir (an de R. 138). Cependant, il était étranger, puisque Etrusque et, pis encore, originaire de Corinthe ; d'ailleurs méprisé comme fils de marchand et déconsidéré en sa qualité de fils de l'exilé Démarate. Mais grâce à son activité, le changement si heureux de sa destinée, au lieu de susciter contre lui de la haine, ne lui attira que de la gloire. En effet, il recula les bornes de l'empire, il accrut la magnificence du culte des dieux par la création de nouveaux sacerdoces, il augmenta le nombre des sénateurs, donna plus d'extension à l'ordre des chevaliers et, ce qui met le comble à sa gloire, ses éclatantes vertus firent que Rome n'eut pas à se repentir d'avoir emprunté un roi à ses voisins, au lieu de le prendre parmi ses citoyens.

3. – Mais c'est dans la personne de Servius Tullius que la fortune manifesta particulièrement sa puissance en choisissant un homme né esclave pour le donner à Rome comme roi. Il eut le bonheur de régner très longtemps, de faire quatre fois le dénombrement des citoyens et de triompher trois fois. Enfin, pour savoir d'où il est parti et jusqu'où il s'est élevé, il n'est pas besoin d'autre témoignage que l inscription de sa statue où se trouvent associés son surnom d'esclave et son titre de roi.

4. – Ce fut aussi une ascension extraordinaire que celle de Varron qui de la boucherie de son père s'éleva jusqu'au consulat. Et la fortune eût même cru faire trop peu pour un homme nourri des profits du commerce le plus vil en lui accordant les douze faisceaux, si elle ne lui eût encore donné pour collègue L. Aemilius Paulus. Elle se donna si passionnément à lui que, lorsqu'il eut, par sa faute, épuisé les forces du peuple romain à la journée de Cannes, elle y laissa périr Paulus qui avait été d'avis de ne pas livrer la bataille, mais lui, elle le ramena sain et sauf à Rome. Bien plus, elle fit sortir le sénat devant les portes de la ville pour le remercier d'avoir bien voulu revenir et elle détermina cette compagnie à déférer la dictature à l'auteur d'un si affreux désastre. (An de R. 537.)

5. – La dignité consulaire fut étrangement humiliée en la personne de Perpenna, fait consul avant d'être citoyen (an de R. 623) ; mais dans la guerre il fut un chef d'armée plus utile à la république que Varron. En effet, il fit prisonnier le roi Aristonicus et tira vengeance du massacre dans lequel avait péri Crassus. Et cependant si de son vivant il obtint les honneurs du triomphe, il fut après sa mort frappé par la loi Papia : car son père qui s'était arrogé indûment les droits de citoyen romain fut poursuivi devant les tribunaux et contraint par ses concitoyens, les Sabelles, à rentrer dans son pays d'origine. Ainsi Perpenna qui avait eu une gloire à peine ébauchée, un consulat illégal, un pouvoir passager comme une ombre et un triomphe sans lendemain, ne fit en réalité qu'un séjour irrégulier dans une ville où il était étranger.

6. – Au contraire, l'élévation de M. Porcius Caton fut l'objet du voeu public et son nom, obscur à Tusculum, devint très illustre à Rome. Il enrichit les lettres latines, fortifia la discipline militaire, accrut la dignité du sénat et perpétua une famille qui, pour comble de gloire, produisit p lus tard Caton d'Utique. (An de R. 558.)

 
EXEMPLES ÉTRANGERS.

 
1. – Aux exemples romains ajoutons des exemples empruntés aux étrangers. Socrate, déclaré le plus sage des mortels par le témoignage unanime des hommes et même par l'oracle d'Apollon, eut pour mère une sage-femme nommée Phénarète et pour père un marbrier appelé Sophronisque. Il n'en parvint pas moins à la plus glorieuse illustration et il la mérita. Avant lui, en effet, les esprits les plus savants se perdaient dans des discussions obscures, s'efforçaient de montrer l'étendue du soleil, de la lune et des autres astres avec plus de mots que de raisons solides et osaient même embrasser dans leurs recherches tout l'ensemble de l'univers. Mais Socrate le premier détourna son esprit de ces savantes divagations et l'appliqua à étudier les mystères de la nature humaine et à démêler les sentiments cachés au fond des coeurs. Pour ceux qui prisent la vertu pour elle-même, il fut un maître sans égal dans la science de la vie.

2. – Que furent le père d'Euripide et la mère de Démosthène ? Leur siècle même l'a ignoré. Au dire de la plupart des meilleurs historiens, la mère de l'un vendait des légumes et le père de l'autre de petits couteaux. Mais qu'y a-t-il de plus incontestable que le génie de l'un dans la tragédie, et celui de l'autre dans l'éloquence ?

 
CHAPITRE V.

De ceux qui ont dégénéré de la gloire de leurs pères.

 
J'arrive à la seconde partie de ma promesse, au chapitre relatif aux images des grands hommes qui, devant leurs descendants, ont eu à se voiler la face de honte. Car il faut bien faire connaître ces monstres de noblesse qui ont dégénéré de la gloire de leurs ancêtres et que la lâcheté et le vice ont marqués de leurs plus ignobles souillures.

1. – Qu'y a-t-il en effet de plus monstrueux que Cn. Scipion, le fils du premier Africain ? Né au milieu d'une si grande gloire domestique, il eut la faiblesse de se laisser prendre par un très petit détachement de l'armée d'Antiochus. Placé dans la lignée des Scipions entre son père et son oncle, ces héros aux surnoms éblouissants, dont l'un était déjà acquis par la défaite de l'Afrique, dont l'autre commençait à naître de la conquête de l'Asie déjà plus qu'à moitié achevée, il eût mieux fait de se donner la mort plutôt que de livrer ses mains aux fers de l'ennemi et d'obtenir la faveur de vivre par la grâce de celui dont L. Scipion allait bientôt triompher avec tant d'éclat à la face des dieux et des hommes. (An de R. 563.)

Ce même Scipion, aspirant à la préture, se présenta au Champ de Mars avec la toge blanche du candidat, mais tellement souillée de taches de turpitude que, sans le crédit et le concours de Ciceréus, ancien greffier de son père, il ne semblait pas pouvoir obtenir du peuple cette dignité. Mais quelle différence peut-on faire entre un échec et une pareille préture ? Ses proches, voyant qu'il déshonorait cette magistrature, prirent des mesures pour l'empêcher de siéger et d'oser rendre la justice. Ils allèrent même jusqu'à lui arracher du doigt l'anneau où était gravée la tête de l'Africain. Dieux bons ! Quelles ténèbres ! et de quel éclair étincelant avez-vous permis qu'elles sortissent ! (An de R. 578.)

2. – Et Q. Fabius Maximus, fils du vainqueur des Allobroges, du grand citoyen et du grand général Q. Fabius Maximus, dans quel désordre lui aussi et dans quelle débauche n'a-t-il pas vécu ? Même sans tenir compte de toutes ses infamies, pour faire connaître quel homme il était, il suffirait de rappeler que, par une mesure déshonorante, Q. Pompéius, préteur de Rome, lui interdit l'administration de ses biens, et que, dans une si grande cité, il ne se trouva personne pour désapprouver un pareil décret. L'on souffrait de voir dissiper en débauches infâmes une fortune qui aurait dû servir à soutenir la gloire de la gens Fabia. Ainsi un père trop indulgent l'avait laissé héritier, mais la sévérité des pouvoirs publics le priva de son héritage. (An de R. 662.)

3. – Clodius Pulcher posséda la faveur du peuple et, en laissant son épée toujours attachée à la robe de Fulvie, il asservit son honneur de soldat aux volontés d'une femme. (An de R. 695.) Leur fils, Clodius Pulcher, indépendamment d'une jeunesse oisive et efféminée, se déshonora par une folle passion pour une vile courtisane et périt d'une mort honteuse : après avoir dévoré gloutonnement une tétine de truie, il expira, victime d'une basse et crapuleuse intempérance. (An de R. 712.)

4. – Q. Hortensius, qui, dans une génération si abondante en grands citoyens et en hommes de talent, parvint au plus haut degré de la considération et de l'éloquence, eut un petit-fils nommé Hortensius Corbio, plus abject et plus dissolu que le dernier des débauchés. Enfin Corbio prostitua sa langue à tous venants dans les mauvais lieux, comme son grand-père avait consacré la sienne à la défense de ses concitoyens devant les tribunaux. (An de R. 729.)

 
CHAPITRE VI.

Des hommes illustres qui se sont permis quelques libertés dans les vêtements
 
et les autres usages de la vie.

 
Mais je vois sur quelle route périlleuse je me suis engagé. Aussi je vais rétrograder, de peur qu'en m'attachant à relever tous les naufrages de cette sorte, je ne m'embarrasse dans quelque récit plus nuisible qu'utile. Je reviendrai donc sur mes pas et je laisserai ces ombres hideuses plongées dans l'abîme de leur ignominie. Il vaut mieux parler des grands hommes qui se sont permis quelques innovations dans les vêtements et les autres usages de la vie.

1. – Dans le temps où Scipion méditait la ruine de Carthage et qu'à cet effet il grossissait en Sicile son armée et cherchait une base commode pour la faire passer en Afrique, au milieu des études et des préparatifs qu'exigeait une telle entreprise, il fréquenta le gymnase et porta le pallium et la chaussure à la grecque. Ses mains n'en portèrent pas des coups moins rudes aux armées carthaginoises. Peut-être même n'en furent-elles que plus promptes à frapper : car plus un génie vigoureux et ardent se donne du champ, plus il met de force dans ses attaques. Je croirais aussi qu'il espérait se concilier davantage la faveur des alliés en manifestant du goût pour leur manière de vivre et pour les exercices en honneur parmi eux. Il ne se rendait à ces exercices qu'après avoir longtemps et rudement fatigué ses épaules et éprouvé la force de tous ses membres dans des manoeuvres militaires. Cette activité militaire était son véritable travail et la gymnastique n'était pour lui qu'une détente après le travail. (An de R. 548.)

2. – Nous voyons au Capitole une statue de L. Scipion avec la chlamyde et la chaussure grecque. C'est sans doute pour avoir quelquefois porté ce costume, qu'il voulut que sa statue fût vêtue de la sorte.

3. – L. Sylla de même, lorsqu'il commandait les armées, ne crut point malséant de se promener à Naples avec la chlamyde et la chaussure grecque. (An de R. 674.)

4. – C. Duilius, qui, le premier, remporta une victoire navale sur les Carthaginois (an de R. 493), avait l'habitude, en sortant des banquets sacrés, de revenir chez lui à la lueur d'un flambeau de cire, précédé d'un joueur de flûte et d'un joueur de lyre, rappelant par ce cortège qui l'accompagnait dans la nuit son glorieux succès dans la guerre.

5. – Papirius Masso, après avoir servi la république, n'avait pu obtenir du sénat les honneurs du triomphe. Le premier, il triompha sur le mont Albain et laissa cet exemple à suivre à ceux qui sont après lui. Au lieu d'une couronne de laurier, lorsqu'il assistait à quelque spectacle, il portait toujours une couronne de myrte. (An de R. 522.)

6. – Voici un trait de Marius qui marque presque un excès d'orgueil. Après ses triomphes sur Jugurtha, sur les Cimbres et les Teutons, il ne buvait toujours que dans un canthare, parce que le vénérable Bacchus, revenant d'Asie en triomphateur des Indiens, passait pour s'être servi de cette sorte de coupe. Ainsi Marius voulait, même en buvant du vin, égaler ses victoires aux victoires du dieu. (An de R. 644.)

7. – M. Caton, étant préteur, présida au jugement de Scaurus et des autres accusés, sans tunique, vêtu seulement de la prétexte. (An de R. 699.)

 
CHAPITRE VII.

De la confiance en soi-même.

EXEMPLES ROMAINS.

 
Ces exemples et d'autres semblables montrent dans quelle mesure la vertu prend la liberté d'innover dans les usages. Ceux que je vais ajouter feront voir combien elle a de confiance en elle-même.

1. – Publius et Cnéus Scipion venaient de tomber en Espagne sous les coups des Carthaginois avec la majeure partie de leur armée ; toutes les nations de cette province s'étaient rangées dans le parti de Carthage et aucun de nos généraux n'osait se rendre dans ce pays pour y rétablir la situation, lorsque P. Scipion, à peine âgé de vingt-quatre ans, s'offrit pour cette entreprise. Une telle confiance rendit au peuple romain l'espoir du salut et de la victoire.

1 a. – Scipion garda cette assurance même en Espagne. Pendant le siège de Badia, il invita des plaideurs qui se présentaient devant son tribunal à comparaître le lendemain dans un temple de la ville assiégée. En effet, aussitôt maître de la place, il prit séance à l'heure et au lieu qu'il avait fixés et se mit à rendre la justice. Où trouver une confiance plus noble, une prédiction plus vraie, une célérité plus efficace ou même une grandeur supérieure ? (An de R. 541-546.)

1 b. – Il ne fut pas moins hardi ni moins heureux dans son passage en Afrique, où il transporta son armée des côtes de la Sicile, malgré la défense du sénat ; et si, en cette occasion, il n'avait pas eu foi en sa sagesse plus qu'en celle des sénateurs, on n'aurait pas mis fin à la seconde guerre punique.

1 c. – Il fit preuve d'une égale assurance, lorsque, après son arrivée en Afrique, des espions d'Hannibal furent pris dans son camp et lui furent amenés : il ne les punit point, ni ne les interrogea sur les desseins et les forces des Carthaginois, mais il eut soin de les faire promener de manipule en manipule. Ensuite, il leur demanda s'ils avaient assez considéré ce qu'ils avaient mission d'observer. Enfin, après leur avoir fait donner à manger, ainsi qu'à leurs chevaux, il les renvoya sans leur faire aucun mal. C'est par la force de cette confiance qu'il abattit le courage des ennemis, avant de triompher de leurs armes. (An de R. 550.)

1 d. – Mais voyons dans les affaires intérieures les effets de cette admirable confiance. On demandait compte dans le sénat à L. Scipion, son frère, d'une somme de quatre millions de sesterces provenant de l'argent d'Antiochus et celui-ci produisait un registre qui contenait un état de recettes et de dépenses capable de détruire l'accusation de ses ennemis. Mais P. Scipion mit le livre en pièces, indigné qu'on eût des doutes sur une affaire dont il s'était lui-même occupé comme lieutenant du général. Il ajouta même en s'adressant au sénat : "Je me rends pas compte, sénateurs, à vos trésoriers de quatre millions de sesterces dans une affaire où j'ai agi en qualité de subordonné, parce que dans des expéditions faites sous mon commandement et sous mes auspices j'ai enrichi le trésor de deux cents millions de sesterces. Je ne pense pas que la malveillance puisse aller jusqu'à mettre en question mon désintéressement. De l'Afrique que j'ai soumise tout entière à votre puissance, je n'ai rien rapporté qu'on puisse dire mien, si ce n'est un surnom. Les trésors de Carthage et ceux de l'Asie n'ont rendu cupides ni mon frère, ni moi. Nous sommes l'un et l'autre plus riches en envieux qu'en argent." Cette défense si ferme reçut l'approbation de tout le sénat. (An de R. 565.)

Il en fut de même dans la circonstance suivante. Il fallait pour un besoin urgent de l'État, retirer de l'argent du trésor ; mais les questeurs n'osaient l'ouvrir, parce que la loi semblait s'y opposer. Scipion, quoique simple particulier, demanda les clefs, ouvrit le trésor et fit céder la loi à l'intérêt public. Ce qui lui donnait cette confiance, c'était le sentiment intime qu'il avait d'avoir sauvé toutes les lois.

1 e. – Je ne me lasserai point de raconter sans fin les belles actions de ce grand homme, puisque lui non plus ne s'est pas lassé d'en accomplir. Il fut cité devant le peuple par le tribun Naevius ou, selon certains auteurs, par les deux Pétilius. Au jour fixé, il se rend au forum, accompagné d'une grande foule, monte à la tribune et, mettant sur sa tête une couronne triomphale : "Romains, dit-il, c'est à pareil jour que j'ai forcé Carthage, en dépit de ses ambitieuses prétentions, à subir vos lois. Il est donc juste que vous veniez avec moi au Capitole en rendre grâces aux dieux." Cette parole si belle eut un effet non moins remarquable. Le sénat tout entier, tout l'ordre équestre, toute l'assemblée du peuple lui firent escorte jusqu'au temple de Jupiter très bon et très grand. Le tribun se trouvait réduit à parler devant le peuple en l'absence du peuple et à rester seul, abandonné dans le forum, avec l'immense ridicule que jetait sur lui son accusation calomnieuse. Pour échapper à cette honte, il se rendit au Capitole et d'accusateur il devint l'un des admirateurs de Scipion. (An de R. 565.)

2. – Scipion Émilien fut le noble héritier des sentiments e son aïeul. Au siège d'une ville très fortifiée, certains lui conseillaient de semer autour des murs des chausse-trappes et de joncher tous les gués de planches plombées, garnies de clous aigus, afin d'empêcher l'ennemi de faire des sorties soudaines pour attaquer nos postes. Il répondit : "On ne saurait à la fois vouloir prendre un ennemi et le redouter." (An de R. 629.)

3. – De quelque côté que je me tourne à la recherche d'exemples mémorables, je dois toujours, que je le veuille ou non, m'arrêter à quelque personnage de la famille des Scipions. Comment en effet pourrait-on, dans un pareil chapitre, passer sous silence Scipion Nasica, l'auteur illustre d'un mot qui exprime si bien une âme pleine de confiance ? La cherté des vivres augmentant de jour en jour, le tribun C. Curiatius avait amené les consuls devant l'assemblée du peuple et les pressait de proposer au sénat des achats de blé et l'envoi de commissaires chargés d'exécuter cette mesure. Pour empêcher la réalisation d'un projet à son avis sans efficacité, Nasica se mit à parler dans le sens opposé. Puis, comme il soulevait les protestations du peuple : "Romains, leur dit-il, veuillez bien vous taire ; je sais en effet mieux que vous ce qu'exige le bien public." A ce mot tous les citoyens manifestèrent par un silence très respectueux que l'autorité de ce grand homme avait sur eux plus d'empire que le souci de leur nourriture. (An de R. 615.)

4. – Livius Salinator mérite aussi d'être immortalisé pour la noblesse de ses sentiments. Quand il eut en Ombrie anéanti Hasdrubal et l'armée carthaginoise, on vint lui dire que des Gaulois et des Liguriens échappés à la bataille erraient çà et là, sans chefs, sans drapeaux et qu'il suffisait d'une poignée de soldats pour les exterminer. "Il faut, dit-il, les épargner pour que les ennemis puissent apprendre un si grand désastre par des messagers de leur nation."

5. – C'est chez un guerrier que s'est rencontrée cette grandeur d'âme. En voici un autre exemple sous la toge et non moins digne d'éloges : c'est celle que montra dans le sénat le consul P. Furius Philus. Q. Métellus et Q. Pompeius, personnages consulaires, ses ennemis déclarés, ne cessaient, à son départ pour la province d'Espagne, de lui faire un grief d'une mission qu'ils avaient souhaitée pour eux-mêmes et que le sort lui avait attribuée : il les força de le suivre dans ce pays en qualité de lieutenants. Que de courage dans cette confiance ! je dirais presque, que de témérité ! Il osa garder à ses côtés deux hommes animés de la haine la plus violente, et les concours pour lesquels on peut à peine compter sur ses amis, il ne craignit pas d'aller les chercher parmi ses ennemis. (An de R. 617.)

6. – Qui approuve cette manière d'agir de Furius ne saurait désapprouver la conduite de L. Crassus qui fut chez nos aïeux très célèbre par son éloquence. Au sortir du consulat, il administrait la Gaule et C. Carbon, dont il avait fait condamner le père, était venu dans cette province pour épier ses actions. Loin de l'en éloigner, Crassus lui assigna même une place sur son tribunal et ne jugea aucune affaire sans prendre son avis. Aussi, malgré l'ardente animosité de Carbon, son voyage en Gaule n'eut pour lui pas d'autre résultat que la nécessité de reconnaître son père coupable et justement condamné à l'exil par le plus intègre des hommes. (An de R. 659.)

7. – Caton l'Ancien fut souvent appelé en justice par ses ennemis, sans jamais être convaincu d'aucune faute. A la fin, il se reposait avec une telle confiance sur son innocence que, contraint de venir devant le tribunal du peuple, il demanda pour juge Tib. Gracchus avec lequel son désaccord dans la conduite des affaires publiques allait jusqu'à la haine déclarée. Cette noble assurance empêcha ses ennemis de s'obstiner à le poursuivre. (An der R. 575.)

8. – M. Scaurus eut même sort, même vieillesse longue et robuste et même caractère. Accusé du haut de la tribune d'avoir reçu de l'argent de Mithridate pour trahir la république, voici de quelle manière il se défendit : "Romains, dit-il, c'est une situation par trop désavantageuse, que d'avoir à rendre compte de sa conduite devant d'autres hommes que ceux qui en ont été les témoins. La plupart d'entre vous n'ont pu me voir dans les honneurs et dans l'exercice des fonctions dont j'ai été revêtu. Néanmoins, j'oserai vous poser cette question : "Varius Sévérus de Sucrone affirme que Aemilius Scaurus s'est laissé corrompre par les présents du roi et a trahi les intérêts de l'empire romain ; Aemilius Scaurus déclare qu'il n'a rien de semblable à se reprocher. Lequel des deux en croyez-vous sur sa parole ?" A ce discours le peuple est saisi d'admiration ; et, à force de clameurs, il contraignit Varius à se désister d'une accusation si extravagante. (An de R. 662.)

9. – Tout autre fut la conduite de l'éloquent M. Antoine. Au lieu de répondre aux accusations par le dédain, il s'empressa de plaider sa cause et fit ainsi éclater son innocence. Il partait pour l'Asie en qualité de questeur et il était déjà arrivé à Brindes, lorsqu'une lettre lui apprit qu'on venait de l'accuser d'inceste devant le préteur L. Cassius, dont le tribunal, à cause de son excessive sévérité, était appelé l'écueil des accusés. Il pouvait s'y soustraire en invoquant la loi Memmia qui défendait d'accueillir aucune accusation contre les citoyens absents pour les affaires de la république ; cependant, il se hâta de revenir à Rome. Cette résolution que lui avait inspirée la tranquillité d'une bonne conscience lui valut un prompt acquittement et un départ plus honorable. (An de R. 639.)

10. – Il y a aussi des exemples d'une magnanime confiance donnés par notre république. Ainsi, pendant la guerre que Rome soutenait contre Pyrrhus, les Carthaginois avaient envoyé à Ostie une flotte de cent trente navires pour secourir les Romains. Le sénat décida d'envoyer des députés au commandant de cette flotte pour lui déclarer que le peuple romain n'entreprenait aucune guerre sans être en état de la soutenir par ses propres forces et que les Carthaginois pouvaient en conséquence remmener leur flotte.
Quelques années après, alors que les forces de l'empire romain se trouvaient épuisées par le désastre de Cannes, Rome ne craignit pas d'envoyer des renforts à l'armée d'~Espagne et tel fut l'effet de ce signe de confiance que le terrain occupé par le camp ennemi, au moment même où Hannibal frappait avec ses armes à la porte Capène, ne se vendit pas moins que s'il n'avait pas été au pouvoir des Carthaginois. Se conduire ainsi dans l'adversité, n'est-ce pas contraindre la fortune à se retourner, comme prise de honte, et d'une ennemie qu'elle était, s'en faire une auxiliaire ? (An de R. 542.)

11. – Du sénat au poète Accius, sans doute l'intervalle est grand. Néanmoins, pour ménager une transition plus convenable entre le sénat et les étrangers, produisons ce poète sur la scène. Lorsque Jules César, au comble de la grandeur et de la puissance, venait dans une réunion de poètes, Accius ne se levait jamais devant lui, non qu'il méconnût la majesté du personnage, mais parce que, en comparant les oeuvres de César avec les siennes du même ordre, il se sentait quelque supériorité. Aussi ne l'accusa-t-on point d'orgueil, parce que dans ces réunions on se disputait le premier rang par des titres littéraires et non par des titres de noblesse.

 
EXEMPLES ÉTRANGERS.
 

1. – Euripide ne fut pas non plus taxé d'arrogance par les Athéniens pour la réponse qu'il leur fit. Le peuple lui demandant de retrancher certain passage d'une tragédie, il vint dire sur la scène qu'il composait ses pièces pour donner des leçons au public et non pour en recevoir. Il faut rendre hommage à la confiance de celui qui pèse son mérite à une balance exacte et s'apprécie à sa juste valeur en se tenant aussi loin de l'excessive modestie que de l'outrecuidance. (Av. J.-C. 413.)

Aussi ne peut-on qu'approuver de même la réponse qu'Euripide fit au poète tragique Alcestis. Il se plaignait à lui de n'avoir pu faire que trois vers dans les trois derniers jours, malgré ses plus grands efforts, tandis que Alcestis se vantait d'en avoir écrit une centaine avec la plus grande facilité. "Mais, dit Euripide, voici la différence ; les tiens n'auront que la durée de trois jours, et les miens, celle des siècles." En effet, les écrits de l'un, fruits d'une production abondante et rapide, ont péri dans leur premier âge, comme un char qui se brise à la première borne, et les ouvrages de l'autre, composés avec soin et lentement, traverseront tous les siècles à venir, portés comme un navire aux voiles gonflées par le souffle de la gloire. (Av. J.-C. 411.)

2. – Je vais ajouter un exemple emprunté encore au théâtre. Le joueur de flûte Antigénidas avait un élève fort avancé dans son art, mais qui réussissait mal à se faire applaudir du public. Il lui dit, de manière à être entendu de toute l'assemblée : "Joue pour moi et pour les Muses." Il entendait par là sans doute qu'un talent accompli, même privé des faveurs de la fortune, n'en perd pas le sentiment d'une légitime confiance, et lors même qu'il n'obtient pas des autres le témoignage qu'il sait lui être dû, il se le rend lui-même dans son for intérieur.

3. – Zeuxis, après avoir fait le portrait d'Hélène, ne crut pas devoir attendre le jugement qu'on porterait sur son oeuvre ; mais il mit tout de suite au bas de son tableau les vers suivants : "Certes, il est naturel que pour une telle femme Troyens et Achéens aux belles cnémides supportent tant de peines." Ne fallait-il pas que le peintre eût une haute idée de son talent, pour croire qu'il avait réalisé dans cette figure autant de beauté que Léda en put enfanter par l'oeuvre d'un dieu ou qu'Homère en put tirer de son divin génie ? (Av. J.-C. 396.)

4. – Phidias fit aussi de quelques vers d'Homère une excellente application. Quand il eut achevé la statue de Jupiter Olympien, la plus parfaite, la plus admirable qu'aient faite des mains humaines, un de ses amis lui demanda quel modèle il avait eu devant les yeux pour façonner dans l'ivoire une tête de Jupiter qui semblait avoir été prise au ciel. Il répondit qu'il avait pris pour guide les vers suivants : "Il dit et avec un mouvement de ses sombres sourcils le fils de Cronos inclina la tête. La chevelure divine du roi céleste s'agita sur sa tête immortelle et il fit trembler le grand Olympe."

5. – Je ne puis m'arrêter plus longtemps à de petits exemples, en présence des plus vaillants généraux. Les Thébains, irrités contre Epaminondas et voulant l'humilier, le chargèrent du soin de paver les rues : c'était en effet chez eux le dernier des emplois. Il l'accepta sans aucune hésitation et assura qu'il tâcherait d'en faire rapidement un des plus honorables. Il s'en acquitta si admirablement que de l'occupation la plus méprisée il fit une fonction aussi recherchée à Thèbes que la plus brillante des distinctions. (Av. J.-C. 366.)

6. – Hannibal, exilé et réfugié auprès du roi Prusias, conseillait à ce prince de livrer bataille. Mais celui-ci lui déclara que les entrailles des victimes donnaient des signes défavorables. "Eh quoi ? répondit-il, vous aimez mieux en croire un petit morceau de chair plutôt qu'un vieux général ! " - A ne compter que les mots, la réponse est brève et concise ; mais, si l'on en pèse le sens, le contenu en est riche et significatif. D'un seul mot il étalait ainsi sous les yeux de Prusias les Espagnes arrachées au peuple romain, toutes les forces des Gaules et de la Ligurie assujetties à son pouvoir, la chaîne des Alpes ouverte par une traversée encore sans exemple, le lac Trasimène marqué d'un cruel souvenir, Cannes rappelant la plus célèbre des victoires carthaginoises, la possession de Capoue, la dévastation de l'Italie. Hannibal ne put voir sans peine que l'on fît plus de cas du foie d'une victime que de sa gloire fondée sur une longue expérience. Sans doute, pour reconnaître des ruses de guerre et apprécier des opérations militaires, tous les foyers sacrés et tous les autels de la Bithynie, au jugement même du dieu Mars, n'auraient pu être que des moyens bien inférieurs au génie d'Hannibal. (An de R. 568.)

7. – C'est aussi un mot plein d'une noble fierté que celui du roi Cotys. En apprenant que les Athéniens lui avaient donné le droit de cité : "Et moi aussi, dit-il, je leur donnerai à mon tour les droits de ma nation." Il mit ainsi de niveau la Thrace avec Athènes de peur qu'en la jugeant incapable de rendre un bienfait égal à celui qu'il avait reçu, il ne parût avoir une trop petite idée de sa patrie.

8. – Même noblesse dans les paroles de deux Spartiates. L'un, comme on le raillait de ce qu'étant boiteux il allait néanmoins au combat : "J'ai résolu ; répondit-il, de combattre et non de fuir." L'autre, en entendant raconter que les flèches des Perses obscurcissaient le ciel : "Tant mieux, dit-il, nous combattrons plus commodément à l'ombre." Un autre citoyen de la même ville et du même caractère dit à son hôte qui lui faisait considérer la hauteur et la largeur des murs de sa patrie : "Si vous les avez faits pour les femmes, c'est bien ; mais si c'est pour les hommes, c'est une honte."

 
CHAPITRE VIII.

De la constance.

EXEMPLES ROMAINS.

 
Après avoir considéré la franchise et la hardiesse d'un esprit plein d'une juste confiance en lui-même, il me reste, pour m'acquitter de ma tâche, à décrire la constance. En effet, il est dans la nature, quand on a la conviction d'avoir conçu un dessein sage et raisonnable, de le défendre avec énergie, si, une fois exécuté, il soulève des critiques ou, s'il n'a pas encore vu le jour et qu'il se heurte à des oppositions, d'en poursuivre la réalisation sans hésiter.

1. – Mais, lorsque, en cherchant des exemples qui conviennent à mon propos, je porte au loin mes regards autour de moi, ce qui s'offre à moi avant tout, c'est la constance de Fulvius Flaccus. Il venait de s'emparer de Capoue, qui, séduite par les trompeuses promesses d'Hannibal, avait espéré obtenir la suprématie en Italie au prix d'une criminelle défection. Sachant apprécier avec justice la faute des ennemis, comme il avait su les vaincre avec gloire, il résolut d'anéantir entièrement leur sénat, auteur du décret impie contre Rome. Il fit donc charger de chaînes les sénateurs et les répartit en deux prisons, moitié à Téanum, moitié à Calès, pour mettre son dessein à exécution, aussitôt qu'il aurait terminé des affaires qui lui paraissaient plus urgentes. Mais, sur le bruit d'une sentence plus douce prononcée par le sénat romain, craignant que les coupables ne vinssent à échapper au châtiment qu'ils méritaient, il partit à cheval de nuit et se rendit à toute bride à Téanum, y fit exécuter les prisonniers et passa aussitôt à Calès pour y poursuivre son entreprise avec acharnement. Déjà les sénateurs ennemis étaient attachés au poteau, lorsqu'il reçut du sénat romain une lettre de grâce qui resta sans effet. Il la mit dans sa main gauche telle qu'on la lui avait remise, il commanda au licteur d'exécuter la loi et n'ouvrit la lettre qu'après s'être mis dans l'impossibilité d'obéir aux ordres du sénat. Constance plus glorieuse même que sa victoire : car, si on le juge en distinguant l'un de l'autre ces deux titres de gloire, on lui fera un plus grand mérite d'avoir châtié Capoue que de l'avoir prise. (An de R. 542.)

2. – Si Fulvius montra une constance étonnante dans la sévérité, au contraire Q. Fabius Maximus se fit admirer par sa persévérance dans l'amour de sa patrie et il donna des preuves de ce sentiment généreux sans se lasser jamais. Il avait versé de l'argent dans les mains d'Hannibal pour la rançon des prisonniers : l'Etat ne lui remboursa point son avance et il n'en fit aucune plainte. Pendant sa dictature le maître de la cavalerie, Minucius, avait reçu du sénat des pouvoirs égaux aux siens : il garda le silence. (An de R. 536.) Il eut à subir bien d'autres injustices, mais il resta toujours dans la même disposition d'esprit et ne se laissa jamais aller à la colère contre sa patrie, tant son amour pour ses concitoyens était inébranlable ! Et dans la guerre, sa constance ne fut-elle pas toujours égale ? Il voyait que l'empire romain, presque anéanti par la bataille de Cannes, avait de la peine à réunir des troupes : aussi se persuada-t-il qu'il valait mieux se dérober et échapper aux attaques des Carthaginois que d'en venir à une bataille rangée. Hannibal eut beau le provoquer souvent par des démonstrations menaçantes ou le tenter à plusieurs reprises par l'appât d'un succès possible, jamais il ne se laissa détourner, pas même pour un petit engagement, du plan salutaire qu'il avait conçu et partout il montra (effort bien difficile) une âme supérieure au ressentiment et à l'espérance. Ainsi donc Scipion et Fabius ont rendu les plus grands services à notre cité, l'un en combattant, l'autre en évitant le combat : le premier, par la rapidité de ses attaques, vainquit Carthage ; le second, par sa lenteur, empêcha Rome d'être vaincue.

3. – C. Pison remplit aussi avec une constance admirable son rôle de consul dans une situation politique troublée ; on va le voir par le récit suivant. M. Palicanus, agitateur forcené, avait par les pires flatteries capté la faveur populaire et le peuple s'apprêtait à commettre dans les élections consulaires la plus honteuse des erreurs, tant il voulait passionnément conférer la souveraine magistrature à un homme dont l'odieuse conduite méritait plutôt un supplice exemplaire que la moindre dignité. Aux passions de la foule soulevée ne manquaient pas de s'ajouter, telles que les torches des Furies, les excitations des tribuns, toujours prêts à seconder sa folie dans ses emportements et à l'enflammer par leurs discours quand son ardeur venait à tomber. Dans ces circonstances politiques si malheureuses et si honteuses, les tribuns firent monter Pison presque de force à la tribune et, le tenant comme encerclé de tous côtés, ils lui demandèrent s'il proclamerait Palicanus, quand les suffrages du peuple l'auraient fait consul. Il répondit d'abord qu'il ne croyait pas les citoyens tombés dans un assez profond aveuglement pour en venir à cette indignité. Mais les tribuns ne se lassaient pas d'insister en disant : "Eh bien, si l'on en venait là ? - Non, répliqua-t-il, je ne le proclamerai pas." Par une réponse si tranchante il arracha le consulat à Palicanus, avant qu'il l'eût obtenu. Pison brava bien des périls, en refusant de laisser fléchir la noble rigidité de son caractère. (An de R. 686.)

4. – Métellus le Numidique, par une fermeté semblable, attira aussi sur lui un orage dont sa grandeur morale faisait une épreuve imméritée. Il voyait le but des entreprises funestes du tribun du peuple Saturninus et les grands malheurs qui en seraient l'issue pour la république, si l'on n'y mettait obstacle ; aussi aima-t-il mieux s'exiler que subir les lois du tribun. Peut-on voir plus de constance que dans cet homme ? Pour ne pas se désister de son opinion, il eut le courage de se priver d'une patrie où il jouissait de la plus haute considération. (An de R. 653.)

5. – Mais si je ne mets personne au-dessus de Métellus, je pourrais néanmoins lui comparer à bon droit l'augure Q. Scévola. Après la défaite et la dispersion du parti contraire, Sylla, qui tenait Rome sous la force des armes, avait assemblé le sénat ; car il avait le plus vif désir de faire sans délai déclarer Marius ennemi public. Personne n'osait aller contre sa volonté ; seul, Scévola, quand on lui demanda son avis, refusa de le donner. Bien plus, comme Sylla le pressait avec des menaces : "Tu peux dit Scévola, étaler à mes yeux les troupes dont tu as investi l'enceinte de cette assemblée, tu peux réitérer tes menaces de mort ; jamais tu n'obtiendras que, pour conserver les faibles restes d'une vie épuisée par l'âge, je déclare Marius ennemi public, Marius à qui Rome et l'Italie doivent leur salut." (An de R. 665.)

6. – Qu'a de commun une femme avec l'assemblée du peuple ? Rien sans doute, si l'on respectait les coutumes des ancêtres ; mais, dès que la paix intérieure est troublée par la tourmente des dissensions, le pouvoir des anciens usages est ébranlé et la violence a plus d'empire que les conseils et les leçons de la bienséance. Loin de moi donc, Semnpronia, soeur des Gracques, femme de Scipion Emilien, loin de moi la pensée de te représenter, par un récit malveillant, comme venant te mêler en intruse aux actions les plus graves des hommes. Mais, puisque tu as été amenée par un tribun devant le peuple assemblé et qu'au milieu du plus grand désordre tu as su rester digne de la grandeur de tes ancêtres, je veux transmettre de toi à la postérité un souvenir honorable. Tu fus forcée de paraître en ce lieu où les plus grands citoyens eux-mêmes ne pouvaient se montrer sans laisser voir quelque émotion. Une puissante autorité n'épargnait, pour faire pression sur toi, ni regards farouches, ni paroles menaçantes. Au milieu des cris retentissants d'une foule grossière, l'assemblée tout entière soutenait avec la passion la plus ardente l'intérêt d'Equitius pour qui on réclamait sans raison les droits de la gens Sempronia, et te pressait de le reconnaître, par un baiser, comme le fils de ton frère Tibérius. Toi cependant, écartant ce monstre sorti de je ne sais quel repaire ténébreux, malgré les efforts de son abominable audace pour usurper une parenté à laquelle il n'avait point droit, tu persistas à le repousser. (An de R. 652.)

7. – Les célébrités de notre patrie ne s'offenseront point si, dans le rayonnement de leur gloire incomparable, la vertu de simples centurions vient aussi s'offrir aux regards. De même que les petits doivent beaucoup de respect aux grands, la noblesse, au lieu de le mépriser, doit encourager un homme d'un heureux naturel, malgré l'obscurité de sa naissance. Faut-il exclure de cette série de grands exemples celui de T. Pontius ? Officier de l'armée de César, il se trouvait dans un poste avancé, quand il fut fait prisonnier par un détachement des troupes de Scipion. Celui-ci lui offrait de lui laisser la vie, s'il s'engageait à servir dans l'armée de Cn. Pompée, son gendre. Mais T. Pontius répondit sans hésitation : "Je te remercie, Scipion ; mais je n'ai que faire de la vie à ce prix." Ame vraiment noble, quoique sans aïeux ! (An de R. 707.)

8. – Cette attitude pleine de fermeté fut aussi celle de Maevius, centurion du divin Auguste. Dans la guerre contre Antoine, après de nombreuses et belles actions guerrières, il tomba dans une embuscade par surprise et fut conduit à Alexandrie auprès d'Antoine. Celui-ci lui demanda ce qu'il devait décider à son sujet. "Fais-moi trancher la tête, dit-il, car ni la faveur d'une grâce, ni la crainte de la mort ne peuvent me faire cesser d'être soldat de César pour devenir le tien." - Mais plus il mit de fermeté à mépriser la vie, plus il eut de facilité à l'obtenir. Antoine lui laissa la vie sauve en considération de son courage. (An de R. 723.)

 
EXEMPLES ÉTRANGERS.
 

1. – Il reste encore dans l'histoire romaine un grand nombre d'exemples de cette sorte ; mais, pour éviter de lasser, il faut garder de la mesure. Je vais donc laisser ma plume passer au récit des exemples étrangers. Donnons ici la première place à Blassius : il n'y a jamais eu de constance plus ferme que la sienne. Il désirait rendre aux Romains Salapia, sa patrie, qu'occupait une garnison carthaginoise. Il avait dans les affaires politiques un adversaire acharné nommé Dasius, qui était d'autre part entièrement dévoué à l'amitié d'Hannibal. Mais, son dessein ne pouvant réussir sans celui-ci, Blassius osa essayer, avec plus de zèle que d'espoir, de le gagner et de l'associer à son entreprise. Dasius aussitôt informa Hannibal des propos de Blassius en y ajoutant des circonstances propres à le faire valoir lui-même davantage et à rendre son ennemi plus odieux. Le Carthaginois les fait comparaître devant lui, l'un pour prouver son accusation, l'autre pour se justifier. Mais, pendant que cette discussion se développait devant le tribunal du général et retenait l'attention de tous les assistants, une affaire d'un intérêt plus immédiat étant intervenue, Blassius en profita et, sans en avoir l'air et à voix basse, se mit à exhorter Dasius à préférer le parti des Romains à celui des Carthaginois. Celui-ci s'écrie aussitôt qu'en présence même du général, on essaie de l'entraîner contre lui. Mais, comme la chose paraissait incroyable, qu'elle n'était arrivée qu'aux oreilles d'un seul et qu'elle n'était énoncée que par un ennemi, elle n'obtint pas la créance qu'on donne à la vérité. Néanmoins, peu de temps après, la constance extraordinaire de Blassius finit par entraîner Dasius de son côté et, par ce moyen, il livra à Marcellus Salapia avec les cinq cents Numides qui en composaient la garnison.

2. – Les Athéniens avaient suivi pour la conduite d'une affaire un autre conseil que celui de Phocion, et ils avaient eu le bonheur de réussir. Phocion n'en persista pas moins à soutenir son opinion, jusqu'à dire dans l'assemblée des Athéniens qu'il se réjouissait de leur succès, mais que son avis ne laissait pas d'être encore le meilleur. Il ne crut pas devoir condamner une idée juste pour cette seule raison que le conseil maladroit d'un autre avait eu un effet heureux : il estimait qu'il y avait eu de l'autre côté plus de bonheur, mais du sien plus de sagesse. La fortune, sans doute, en favorisant l'exécution d'un dessein mal conçu, encourage de son sourire les téméraires ; mais c'est pour les mieux frapper qu'elle les sert d'abord contre toute attente. Phocion avait un caractère paisible, compatissant, généreux, tout fait de douceur, et c'est à bon droit que l'opinion unanime voulut honorer ces qualités en lui décernant le surnom de bon. Cette ténacité qui semblait révéler une nature rigide à l'excès, était au fond sans rudesse et avait sa source dans une âme douce.

3. – Socrate dont l'âme était au contraire armée d'une énergie toute virile donna l'exemple d'une fermeté encore plus déterminée. La république athénienne tout entière, entraînée par un égarement aussi injuste que barbare, avait par une déplorable sentence condamné à la peine de mort les généraux qui venaient de détruire, près des Arginuses, la flotte des Lacédémoniens. Il se rencontra qu'à ce moment Socrate faisait partie du corps de magistrats à qui il appartenait de statuer sur les décisions de l'assemblée. Indigné de voir tant d'éminents serviteurs de l'État victimes des injustes attaques de l'envie, il opposa sa fermeté à la conduite inconsidérée de la foule : ni les clameurs les plus bruyantes, ni les menaces les plus vives de l'assemblée ne purent le forcer à autoriser de son approbation un acte de démence collective. Cette opposition ôta bien au peuple le moyen de procéder par les voies légales ; il ne s'obstina pas moins à se souiller les mains du sang injustement versé de ces généraux ; mais Socrate ne craignit pas de s'exposer à devenir lui-même la onzième victime de la fureur de sa patrie en délire. (Av. J.-C. 406.)

4. – L'exemple suivant, sans avoir le même éclat, peut être regardé comme une preuve non moins certaine de constance. Avocat d'une éloquence persuasive et homme d'une probité reconnue, Éphialte fut chargé par les Athéniens des fonctions d'accusateur public et fut forcé de demander des poursuites, entre autres, contre Démostrate, dont le fils Démocharès, jeune homme d'une grande beauté, lui était uni par une étroite amitié. Ainsi donc, de par la fonction publique qui lui était échue, il devait être un accusateur impitoyable et, du fait de ses affections personnelles, il ne pouvait pas ne pas partager la situation déplorable de l'accusé. Aussi ne put-il se résoudre ni à repousser le fils qui venait le prier de requérir avec modération contre son père, ni à le voir prosterné à ses genoux en suppliant. Mais la tête voilée, fondant en larmes et gémissant, il le laissa prier et supplier ; il n'en mit pas moins de conscience et d'intégrité dans l'accusation et fit condamner Démostrate. Victoire encore plus douloureuse peut-être qu'honorable ! Car, avant d'accabler le coupable, Éphialte eut à triompher de lui-même. (Av. J.-C. 339.)

5. – Cet exemple, à considérer la différence des circonstances, est inférieur à celui de Dion le Syracusain. On lui conseillait de se garder d'Héraclide et de Callipus en qui il avait la plus grande confiance, sous prétexte qu'ils tramaient des complots contre lui. Il répondit qu'il aimait mieux cesser de vivre que d'avoir, par crainte d'une mort violente, à traiter ses amis de la même manière que ses ennemis. (Av. J.-C. 359.)

6. – Le trait suivant est célèbre tant par la beauté du fait lui-même que par la renommée de l'auteur. Alexandre, roi de Macédoine, après une bataille fameuse dans laquelle il avait écrasé les forces extraordinaires de Darius, étant tout en sueur par l'effet de la chaleur sous le ciel de la Cilicie et aussi de la rapidité de la marche, se jeta dans le Cydnus qui est remarquable par la limpidité de ses eaux et traverse la ville de Tarse. Saisi tout à coup par une fraîcheur excessive, les nerfs engourdis, les membres perclus, il est emporté dans la ville voisine du camp au milieu de la consternation de toute l'armée. Il était donc malade et alité dans la ville de Tarse et la gravité de son état rendait incertain l'espoir d'obtenir la victoire dans une bataille qui se préparait. Les médecins avaient été appelés et au cours d'un examen très attentif ils passaient en revue les différents moyens de le sauver. Ils s'accordèrent sur le choix d'une potion et le médecin Philippe, ami d'Alexandre et attaché à sa suite, la prépara lui-même. Au moment où il la présentait au roi, survint une lettre de Parménion qui le prévenait de se défier des mauvais desseins de Philippe, comme d'un traître acheté par Darius. Alexandre lut cette lettre et but la potion sans hésiter. Il fit ensuite lire la lettre à Philippe. Une si ferme confiance dans la fidélité de son ami reçut des dieux immortels la plus juste des récompenses : ils ne permirent pas qu'un faux rapport lui fît repousser un remède capable de lui sauver la vie. (Av. J--C. 333.)